Tuer le téléphone mobile

balancer son tel mobileBalancer notre téléphone mobile pour laisser la vie se refaire en nous.

Le principal avantage de la suppression du téléphone mobile est un phénomène intense de re-concentration de ses actes et de ses gestes quotidiens, une régénération de son attention et d'une dose substantielle de soin : le retour d'un engagement total de sa personne dans chacun de ses gestes et de ses choix. Le retour en fanfare du vrai choix.

Le mécanisme en est archi-simple : le téléphone mobile est ce pharmakon qui nous place en permanence tous dans un état de conscience modifié où nous sommes constamment envahis par une énorme quantité d'autres éventualités - infinie en fait, puisque le mobile c'est aussi l'espoir secret qu’un messie, se décide enfin à nous contacter personnellement pour nous donner une promotion affective, financière, en terme de pouvoir et de « réussite ». Nous faisons quelque-chose, mais le téléphone mobile contient la possibilité de faire des milliers d'autres choses. Nous voyons quelqu'un, mais le téléphone mobile contient la possibilité de voir des centaines d'autres personnes. Nous vivons, mais le téléphone mobile contient en permanence une autre vie — meilleure évidemment — en potentiel. Et donc, nous ne vivons pas la vie que l'on a, et nous pensons sincèrement que nous nous méprisons tous les uns les autres via cet outil : car nous en avons (presque) tous un, l'insulte est donc réciproque, c'est d'ailleurs peut-être pour ça qu'elle fonctionne.
Depuis l'avènement de cette invention de malheur, quel nouveau donné entre nous vraiment nauséabond ! : nous nous voyons cher ami, mais nous savons toi et moi que nous avons beaucoup d'autres chats à fouetter et que ceux-ci peuvent apparaître d'une seconde à l'autre. C'est le postulat réciproque du : j'ai toujours à faire ailleurs et avec d'autres que toi, ne m'en veux pas ! ...
Eh bien, il faudrait peut-être commencer à s'en vouloir un peu plus car ce n'est pas pas bon du tout cette histoire : c'est même archi vicieux et méchant au dernier degré !
D'ailleurs, nous parlons d’une insulte silencieuse qui serait réciproque — qui fonctionne grâce à sa réciprocité — ; c'est intéressant étant donné que maintenant nous n’en avons plus : nous nous consacrons donc à 100% aux gens que nous voyons, mais eux, non ! Charmant !

C’est en fait la très vieille problématique philosophique de : tous les choix conservés = aucun choix réel, qui se trouve portée à son extremum avec le pharmakon du téléphone mobile.

Quel véritable bonheur de se remettre à choisir telle ou telle activité ou de voir telle ou telle personne, afin de s'y consacrer à 100% en éliminant pour cela toutes les autres potentialités... Se consacrer… Éliminer les autres potentialités… N’est-ce pas le premier pilier de la sagesse, voire même plutôt de LA VIE ?! ... de tout ce qui est vivant, de la néguentropie ! Imaginez tels ou tels éléments du cosmos qui essaieraient d'évoluer en conservant — plus ou moins consciemment, matériellement, en stock — , toutes les potentialités... Vous voyez bien que c'est le contraire radical de la Vie.
Aucun Écureuil mâle de la forêt n'est arrêté dans sa chasse pour niquer sa comparse, par un SMS qui l'orienterait tout à coup dans un autre coin de forêt !!! Non, ce serait trop entropique (désordre) pour maintenir LA VIE. L'harmonie serait attaquée en son ADN. ...

Ce problème de l'absence de choix, on le trouve aussi dramatiquement depuis un demi-siècle concernant l'espace et l'habitat : on veut garder en potentiel le fait de pouvoir aller à la mer, à la ville, à la campagne, à la montagne, sur toute la terre et dans tous les pays, et donc, on ne parvient pas à s'implanter, à construire, et à prendre racines et on se dessèche dans les transports.

En d'autres termes, le téléphone mobile pose tout simplement le problème philosophique du désir. Ascétiquement, on sait que le désir est notre plus grand ennemi et que ne rien « désirer » est le cap de sagesse suprême. Eh bien, le téléphone mobile est ce qui maintient en permanence la puissance concomitante de tous les désirs au sens de ce qui pourrait être et ce qui devrait être.

Lorsque nous pensons aussi au désastre affectif que peut représenter cette toxicité du téléphone mobile, nous sommes pris d'effroi.
Nous avons basculé dans un monde où quand Sylvie est avec Mathieu, elle pense que Bruno pourrait lui téléphoner d'une seconde à l'autre, pendant que Mathieu pense qu'il va bientôt envoyer un SMS à Lydie (sachant que Bruno et Lydie, eux-aussi, sont dispersés et ainsi de suite). Nous avons basculé dans un monde où quand Hervé va voir sa mère, il consulte ses emails (et ses SMS, voire en envoie) pendant qu'il fait mine d'écouter sa mère et il pense à tous les coups de fils important qu'il pourrait recevoir ou qu'il pourrait donner (il dira à sa mère : « Attend, excuse-moi, c'est important ! » voire ne dira rien du tout !! Il répondra !). Nous avons basculé dans un monde où un nombre substantiel de gens font l'amour tandis que les smartphones vibrent ou sonnent à cause de SMS envoyés par des amants ou prétendants... Nous avons basculé dans un monde où les plus jeunes sont joignables en permanence par leurs parents (et s'ils ne répondent pas ils font gronder : « pourquoi tu n'as pas répondu ?? il faut que tu répondes. » Ça, et mille et une autres situations du même genre où le soin, l’attention, l’investissement et la concentration, à l'autre ou à ce qu'on fait se sont étiolés, voire ont complètement disparu.

L'absence de soin, d'attention, de concentration, d'investissement et de fidélité : c'est ce qu'on appelle d'un seul mot : l’incurie. Nous sommes devenus incurieux.
Le téléphone mobile (à fortiori le smartphone) généralisé, c'est l'incurie généralisée.

Alors quelle joie de se consacrer à nouveau corps et âme, en entier, à ce qu'on fait et/ou avec qui l'on se trouve. Quelle joie d'aimer ! D'être présent avec les présents. D'être des présents les uns pour les autres.

Ce propos sur le téléphone mobile étant posé, il apparaît qu'un téléphone mobile et un téléphone fixe sont des outils fondamentalement différents, voire selon cette analyse totalement opposés. Le téléphone fixe, placé à un endroit bien choisi de notre abri (chambre, maison), et branché quand on le décide, permet justement de corréler : retrait du monde et le retour potentiel de la multiplicité des choix concernant le monde. Il faut que ça soit uniquement le désoeuvrement, le vide, et l'absence totale de relation qui donnent son essence au téléphone et qui provoque son usage déterminé. De cette manière, vous obtenez un juste équilibre, vital et sanitaire entre action/inaction, relation/non-relation, intérieur/extérieur, relation avec untel = non relation avec tel autre.

Et quid de l’ennui et du mystère de la patience ? Car la béquille du téléphone s’impose souvent dans ces moments-là. Nous pensons que la voie juste et sage est celle donnée par Simone Weil dans la deuxième partie de la citation : « Croire qu'on s'élève parce qu'en gardant les mêmes bas penchants (exemple : désir de l'emporter sur autrui) on leur a donné des objets élevés. On s'élèverait au contraire en attachant à des objets bas des penchants élevés. »... Ce qui veut dire : intéresse-toi à la manière dont le joggeur qui passe devant toi s'est essuyé le front, plutôt que d'attraper ton téléphone mobile... Concentre-toi, prends-soin, considère (étymologiquement : porter son regard ensemble vers l'infini des étoiles), sois présent, sois éternellement présent et donc un éternel présent.